Les bien-aimés se racontent mal mais avec douceur

« Je ne crois pas au bonheur mais je suis heureuse » lance presque en conclusion la magistrale Catherine Deneuve qui, dans le dernier film de Christophe Honoré, porte sur ses épaules (avec Milos Forman bien entendu) la plus grande partie de la période contemporaine.

N’étant que peu touchée par les films de Christophe Honorée et ayant particulièrement détesté La belle personne qui réussisait l’exploit de la fadeur absolue, je suis sortie du film Les bien-aimés, surprise et mitigée.

Surprise, et agréablement, par la fluidité et la douceur des deux heures quinze qui ne se font pas trop longues.

Le film démarre dans les années 60 et nous rappelle, evidemment, Jacques Demy. Les couleurs et l’atmosphère nous sont familières, le ton semble léger. Ludivine Sagnier qui n’est habituellement, selon moi, peu crédible en femme-putain s’en tire plutôt bien. Tout commence par une histoire de chaussures qu’elle (Madeleine) n’a pas les moyens de se payer; dans une boutique dans laquelle elle travaille. Elle en vole une paire et, en face de la porte de son immeuble, un type la prend pour une putain. Ce sera son argent de poche. Voilà comment elle rencontrera un docteur tchèque pour qui l’amour qu’elle lui portera semblera fou et infini. Elle ne peut pas vivre sans l’aimer, chante t-elle. Les paroles d’Alex Beaupain sont poétiques et intimes.

 Plus tard, cette demoiselle sera interprêtée par la grande Catherine Deneuve, qui nous rappelle à nouveau Jacques Demy et Les Parapluies de Cherbourg. Catherine Deneuve est toujours aussi brillante et presque plus touchante qu’avant. Sa jeunesse a laissé place à une femme accomplie. Elle, et Milos Forman, en amoureux éloigné, sont sans doute les deux personnages les plus touchants du film. La scène d’amour dans l’appartement de Véra, sa fille (Chiara Mastrionnani) est d’une justesse incroyable. Elle me rappelera alors la scène la plus délicate du film : la scène du billard, et la chanson « Les chiens ne font pas des chats« . Il existe parfois dans un film une scène qui pourrait nous faire changer d’avis sur tout un film, nous faire dire que dans cette scène particulière réside la réussite d’un film. Les plans, les couleurs, les mouvements de caméra, le jeu et l’émotion sont à leur apogée. La scène du billard, pourtant anodine, est pour moi la scène centrale. Ludivine Sagnier chante et joue juste, convainc, apaise.

Dès le début, le film prend un ton juste, que je n’avais jamais vu dans ses autres films. L’humour est bon, mûr. Christophe Honoré résume peut-être dans la dernière phrase de Catherine Deneuve un signe de maturité naissante. La mélancolie adolescente semble avoir disparu, et les bonnes questions se posent: « Qui est celui qui aime? Celui qui part ou celui qui reste? ». Christophe Honoré ne donne pas au mari François(Michel Delpech) de Catherine Deneuve une mauvaise position et ne semble pas dire que son véritable amour est Milos Forman. L’amour n’est pas plus beau quand il est loin, il est plus grand quand il est responsable, présent et simple.

Mais il aura fallu attendre son septièmre film pour voir un Christophe Honoré mature et un film à l’image de cette évolution émotionelle. Me voilà surprise, mais mitigée.

Oui, mitigée parce qu’une fois l’histoire de Ludvine et Catherine racontée, celle de Chiara Mastroianni, elle, s’essoufle, à nouveau, dans un genre romantique mélancolique qui ne convainc pas. En 1997, Véra rencontre un homme en un regard – et quel bel échange d’ailleurs, mais il est gay(Paul Schneider), c’est balo. Evidemment, il l’aime, mais evidemment, pas de la même manière. Puis, il a le sida; elle, elle veut un enfant de lui. Leur histoire semble compliquée; un enfant ensemble ne sera jamais possible, elle se suicide. Et nous, interloqués, on ne comprend pas pourquoi elle met fin à sa vie, on n’y croyait pas à cette histoire, c’était perdu d’avance, pourquoi s’obstinait t-elle. Chiara Mastroianni elle-même ne semblait pas y croire tant cela ne transpairaissait pas sur son visage. On ne comprend pas pourquoi elle met fin à sa vie. Sa mort ni ne touche ni n’émeut. Leur histoire ne raconte pas grand chose. A coté de celle-ci, Louis Garrel en ami/amant/amoureux à ses heures de Chiara reste le même fils à papa que nous avons toujours connu et son jeu reste toujours aussi insipide. On se dit que son rôle dans le film est une historie de famille (famille de cinéma refermée sur elle-même). On se dit que c’est bien dommage.

Christophe Honoré gagne en maturité mais ne prend aucun risque. Il évolue, doucement, mais semble lui-même perdu dans un genre auquel il rend hommage mais qu’il ne parvient pas égaler. Ses jeunes acteurs aussi pataugent un peu pour arriver à la cheville de Catherine Deneuve. Est-ce la faute aux acteurs ou aux rôles qu’on leur donne? Pourquoi Christophe Honoré doit-il sa maturité aux plus âgés? Ne peut-on pas comprendre que nul besoin d’avoir vécu et vieilli pour comprendre ce que Catherine Deneuve comprend à la fin du film et ce que Chiara ne semble pas avoir compris?

Le cinéaste est sans doute à la recherche d’une réponse. Perdu entre la mélancolie romantique de la jeunesse et la paix qu’apporte parfois la vieillesse. Pourtant, il semblait avoir saisi quelque chose mais l’a manqué en donnant à Chiara Mastroianni un rôle aussi désastreux.

Christophe Honoré reste pour moi un cinéaste qui ne sait pas parler d’amour, mais qui en parle avec douceur. C’est peut-être ce qui le sauve.

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5 commentaires pour Les bien-aimés se racontent mal mais avec douceur

  1. Ping : dans le rétro mensuel cinématographique 3 | J'ai fait l'amour aux mots…

  2. clara dit :

    Bonsoir Sarah,

    C’est dommage que vous n’ayez pas été touchée par la mort de Véra. Vous parlez d’obstination, je pense qu’il serait plus juste de parler de résignation. D’une certaine manière, elle accepte cet amour, elle se permet de le vivre une fois à Montréal. Je ne comprends pas que vous ne compreniez pas sa mort. Il y a ce risque du sida, la peur (cherche t-elle par sa suppression à ne jamais savoir?),et puis cet amour qui ne sera jamais réciproque. Je pense aussi que ce n’est pas anodin de la part d’Honoré de faire mourir son personnage principal (de la 2e moitié du film) la nuit du 11 septembre. Cette femme qui ne résiste pas au poids, à la dureté de son histoire, et de l’Histoire. C’est une hypothèse. Et (je me permets encore une autre hypothèse) Véra ne cherche peut-être pas à se tuer, esquissant dans ce cas une tentative, un « appel au secours » pour que l’homme qu’elle aime prenne soin d’elle.
    Le propos d’Honoré dans ce film est insoutenable à mon sens, je ne l’ai d’ailleurs pas supporté, cette reproduction des schémas. Madeleine, et cet homme qui ne peut pas/sait pas l’aimer comme elle le voudrait, Véra, et cet homme qui est aussi en incapacité de l’aimer. Je trouve du tragique dans cette situation, dans ce propos. C’est clair (pour moi) ce film traite des incapacités d’aimer. Véra aussi est incapable d’aimer le personnage de Louis Garrel comme il aimerait qu’elle l’aime.
    De plus, la manière de procéder d’Honoré est horrible, malgré la noirceur du film -des problèmes posés, il reste léger. Le dernier plan sur les escarpins est troublant, irréel, comme une fin de conte. Il y a quelque chose d’éminemment grinçant dans ce film, comme une mécanique mal huilée, comme ces personnages, Madeleine et celui de Garrel, qui continuent de vivre sans aucune raison, aucun sens, aucune direction.
    Je dois quand même dire que je n’ai pas apprécié le film plus que cela, les couleurs sont belles, oui, les chansons aussi souvent, et Mastrioanni a enfin un rôle à sa mesure (nous ne sommes pas d’accord, son personnage m’a beaucoup touchée). Mais le rythme flanche, et les deux heures quinze se font sentir (ce qui n’est pas forcément problématique en soi). Néanmoins, ce film est riche, il offre une grande diversité d’interprétations quand on prend le temps de s’y attarder.

    Pour vous, Honoré ne sait pas parler d’amour, vous avez peut-être raison même si je ne vous rejoins pas sur ce point. Peut-être ne parle t-il pas de votre manière d’aimer ? D’ailleurs, je crois que dans ce film, il se penche plus sur la souffrance d’aimer, thème plus précis que l’amour. Vous employez le terme de « douceur », j’émets un doute, je ne pense pas qu’il convienne au cinéma d’Honoré, et en particulier à ce film. S’il y a douceur et/ou légèreté, ce n’est qu’une apparence à mon sens.
    L’histoire, les histoires qu’il raconte sont vraiment écoeurantes, dégueulasses même.
    Cette mort de Véra dans ce grand hôtel, la gêne des deux femmes au bar, le barmaid inflexible…cette disparition dans la quasi indifférence pendant que la toute puissante américaine s’effondre (je l’avoue j’en fais un poil un peu trop).

    Je m’excuse pour cette réponse, écrite au fil du clavier, sans queue ni tête,
    bien à vous,

    Clara

    ps: avez-vous vu Dans Paris, Honoré toujours?

    • Sarah dit :

      C’est marran j’ai l’impression d’être attaquée…

      Je ne crois pas avoir besoin de me justifier quant à ma non émotion face à la mort du personnage de Chiara…mais ej le fais quand même. le jour où Honoré arrivera à rendre qqchose crédible ou non ridicule, je serai touchée; mais la mise en scène du suicide laisse perplexe – d’une part.

      Ensuite, Chiara ne se suicide par par peur d’avoir attrappé le sida puisqu’elle ne couche pas avec l’homme qu’elle aime. Elle sent une fatalité, celle qu’elle ne sera jamais aimer par l’homme qu’elle aime, alors elle décide de choisir l’autre fatalité, celle de mourir. Sauf que tout au long du film, on a envie de foutre deux baffes à son personnage agaçant et narcissique. Idem pour Louis Garrel.
      Puis franchement, le 11 sept, c’est ironique? Honoré aurait fait le film pour les américains, le drame aurait pu être senti, mais je doute que ce soit le cas pour la France…

      L’incapacité d’aimer? Dans quel sens? Je ne comprends pas? Je doute que le film traite de l’incapacité d’aimer mais plutôt, enfin je l’epère pour Honoré, (et c’est en tout cas ce qui restranscrit avec le personnage de Deneuve et Forman), de savoir s’il y a vraiment un amour qui vaut plus que l’autre. Madeleine ne semble pas attristée, enfin par l’absence de Forman. Elle a deux amours, différents, et aucun non, ne sont dans l’incapacité d’aimer, surtout qu’il y a diverses façons d’aimer. Madelaine elle, l’accepte, tandis que le personnage de Chiare, jeune, refuse elle, ces diverses façons d’aimer, et voudrait l’amour, la passion voire la fusion etc.

      Si ce rôle est à la mesure de Chiara Mastroianie, putain, je la plains, elle a eu des rôles bien meilleurs et c’est méconnaitre sa filmgraphie que d’affirmer une telle chose…

      Enfin, je ‘nai pas dit que le film était léger, mais qu’il était imprégné de douceux, ce qui n’est pas la même chose; légèreté et douceur ne sont pas des synonymes.

      Et enfin à nouveau, les personnes d’Honoré n’aiment pas mais voudraient qu’on les aime. Les personnages d’Honoré sont à l’image du milieu dans lequel il traine et des acteurs qu’il prend (pas tous) comme Louis Garrel…Narcissique et capricieux. Mais l’histoire de C. Deneude sauve un peu et montre qu’Honoré a pris un peu de maturité…

      PS: j’ai vu tous les Honoré.

  3. clara dit :

    Bonsoir Sarah,

    Je suis désolée si vous vous êtes sentie attaquée. Ce n’était en aucun cas mon intention.
    Ma réponse était peut-être un peu trop vive.
    J’étais persuadée que Véra couchait avec cet homme…mais j’ai sûrement vu ce que je voulais voir. Pour moi, Madeleine est attristée, le mot est faible d’ailleurs, elle se résigne à l’impossibilité de cet amour quand elle quitte la République Tchèque. Et je le répète, mais l’histoire de Madeleine et celle de sa fille sont en de trop nombreux points similaires (d’où les schémas familiaux se répétant, etc.) Et je n’ai pas posé la légèreté comme synonyme de douceur.
    Vous avez raison de me reprendre, je ne connais pas assez bien la filmographie de Mastrianni pour affirmer que c’est un rôle à sa mesure. Néanmoins, si je précise ce que je voulais dire, : le rôle de Véra est celui qui m’a le plus impressionnée parmi les films qu’elle a tourné avec Honoré.
    Je crois aussi que le  » drame » du 11 septembre s’est aussi beaucoup senti en France, et en occident. Je reconnais que mon interprétation est quelque peu tirée par les cheveux, mais elle m’amuse assez.
    Nous pourrions continuer indéfiniment ou presque ces ripostes, je suppose. Nous avons reçues le film très différemment, cette histoire, la mise en scène vous a peu touchée contrairement à moi. J’imagine qu’il est difficile de dépasser cela, et de trouver un terrain d’entente (mais est-ce l’objectif?).

    Merci d’avoir pris le temps de me répondre, et dès que possible je pars à la découverte de votre blog,

    Clara

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